« Faire face, c’est former les enseignants à la prévention et à la gestion des conflits »

Mise en ligne le 06 juil. 2011

Historien de l’éducation, auteur avec Me Francis Lec, avocat-conseil de la FAS & USU de « Histoires vraies des violences à l’Ecole », aux éditions Fayard, Claude Lelièvre réagit aux récents événements de violence scolaire et livre son regard sur l’école d’aujourd’hui

Quelles sont les valeurs importantes à défendre au sein de l’école et sont-elles aujourd’hui en danger ?

Claude Lelièvre : L’école républicaine est née sur les fondements d’une école d’avant-garde, porteuse de valeurs idéales, qui voulait promouvoir des valeurs supérieures à celles existant de fait dans la société. Elle se voulait missionnaire. Pendant longtemps, il y a eu ce décalage entre l’école et la société. Aujourd’hui, l’idée de progrès est moins forte dans notre société, et l’école se met à douter de son rôle, elle n’est plus sûre d’elle même et de l’avenir. Il y avait également un consensus sur les valeurs à défendre, moins présent aujourd’hui.

 

Que pensez-vous de ce mouvement de fond de judiciarisation des faits qui ont lieu au sein de l’école ? Est-ce que cela porte atteinte à la relation pédagogique ?

Claude Lelièvre : Lorsque l’on regarde en arrière, l’école républicaine s’est construite sinon contre les parents, du moins sans eux. La présence des parents est donc généralement perçue en France comme une intrusion dans la vie de l’école, voire parfois comme une agression (ce qui arrive d’ailleurs). On assiste aujourd’hui au développement de procédures visant une institution qui fut longtemps perçue comme incontestable voire intouchable. Cette tendance est regrettable, mais elle dépasse largement l’école.
Dans un temps aujourd’hui révolu, l’enseignant le plus connu, celui du primaire, était domicilié dans le quartier ou le village où il travaillait. Aujourd’hui, il vient souvent d’ailleurs et cet éloignement géographique en fait alors une figure incertaine. Il n’y a plus cette proximité qui contribuait à la confiance, voire à une certaine ‘’aura’’.

 

Quel est votre regard sur les personnels de l’éducation ; existe-t-il un problème de valorisation de la profession ?

Claude Lelièvre : L’école se comprend sur des évolutions longues. Quand elle se voulait missionnaire, elle n’avait pas trop d’état d’âme. Le travail n’était pas sans difficultés, mais il n’y avait pas de malaise. Dans le primaire, les instituteurs avaient le niveau d’études le plus élevé dans les villages. Aujourd’hui, ils ne sont plus les plus savants et leur mode de reconnaissance se fait sur leur pédagogie. Le malaise que certains expriment, c’est la difficulté d’être reconnu pleinement dans leurs valeurs pédagogiques de la part des parents et de l’institution. C’est leur ressenti, aggravé ces derniers temps par certaines initiatives ministérielles malencontreuses.
Dans le secondaire, la force de chacun, c’est de se sentir professionnel d’une discipline, et c’est le mode de reconnaissance de l’enseignant dès le collège. Chaque discipline s’inquiète alors de sa place et de sa reconnaissance, qui peut entrer en concurrence avec une autre (comme l’a montré la proposition de ministère de l’éducation de rendre optionnelle l’histoire-géographie en terminale S, nldr).

L’école vue par le prisme de la violence : quelle est votre analyse de la situation ?

L’institution scolaire a une attitude foncière de dénégation de la violence et depuis longtemps. Beaucoup d’idées reçues circulent, des préjugés qui stigmatisent la violence comme le fait de « marginaux », dans des établissements « à la marge », qui montrent du doigt l’origine sociale et le résultat scolaire. Or la violence existe partout, dans tous les établissements, certes avec des fréquences différentes, mais tout le monde peut être touché. Mes travaux d’historien le prouvent, et ce constat est entériné par ceux des sociologues. On sait ainsi que dans l’analyse de cette violence, se pose la question de la stabilité des équipes. Or les établissements sensibles subissent des changements continus de personnels. On sait également que les pratiques homogènes favorisent un climat plus serein : la définition de règles acceptées par une équipe dans son ensemble et soumises à tous, contribue à faire baisser la violence scolaire.
L’institution devrait donc faire face à la violence scolaire dans son ensemble. Faire face, c’est former les enseignants à la prévention et à la gestion des conflits. C’est leur donner une formation pratique où l’on s’exerce à analyser et à gérer son propre stress. Certes, cela existe mais ce n’est pas généralisé, cela concerne uniquement les secteurs à la marge.


Vous réagissez dans votre blog aux prochains « états généraux sur la sécurité à l’école » annoncés par le ministre Luc Chatel le 16 février dernier. Que peut-on en attendre ?

Les huit plans successifs élaborés par le ministère ont été des plans réactifs, à la suite d’événements analogues à ceux qui ont marqué ce début d’année. Annoncer l’organisation d’états généraux, cela signifie que l’institution propose une réponse différée mais qu’elle prend le temps de la consultation et de l’écoute. Dans son annonce, le ministre invite les collectivités territoriales, des sociologues, l'Observatoire de la délinquance et l'Observatoire de la violence à l'école. Puisqu’il s’agit d’états généraux, pourquoi ne pas réaliser des cahiers de doléances avec des propositions émanant du terrain, des élèves, des parents, des équipes pédagogiques ? On peut regretter que, pour le moment, l’annonce faite par le ministre reste encore loin de la prise en compte des acteurs du terrain.

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