Le travail enseignant dans le 1er degré : entretien avec Françoise Carraud

Ancienne enseignante en école maternelle, Françoise Carraud est chercheuse en sciences de l’éducation à l’institut des sciences et pratiques d’éducation et de formation (ISPEF) de l’Université Lumière Lyon 2. Elle nous livre son analyse sur le travail enseignant dans le premier degré.

Vous êtes chercheuse en sciences de l’éducation. Pouvez-vous nous expliquer quelles sont vos méthodes de recherche ?

“ J’utilise des méthodes ethnographiques, je reste le plus longtemps possible dans les lieux de travail dans lesquels j’enquête afin d’obtenir un résultat sur la durée. ”

J’utilise des méthodes ethnographiques, je reste le plus longtemps possible dans les lieux de travail dans lesquels j’enquête afin d’obtenir un résultat sur la durée. Par exemple, j’ai réalisé une enquête en école maternelle qui a duré deux ans. J’allais au moins une fois par semaine, parfois plus, dans cette école. J’ai en général un lieu de référence et je me rends également dans d’autres lieux pour voir si les choses sont semblables ou différentes. Pour mon enquête sur les ATSEM, j’avais demandé aux enseignants de tenir un agenda, à partir duquel je réalisais un entretien individuel. Il s’agit vraiment d’un travail collaboratif avec l’école.

Quelles sont vos méthodes d’analyse ?

“ Mon cadre d’analyse est celui de l’analyse du travail et relève de la référence théorique qui considère que le métier d’enseignant est un travail comme un autre. ”

Mon cadre d’analyse est celui de l’analyse du travail et relève de la référence théorique qui considère que le métier d’enseignant est un travail comme un autre. Le métier d’enseignant comporte des spécificités, mais il peut être analysé selon les mêmes cadres que les autres métiers. Chaque travailleur cherche à bien faire son travail, alors mon principe d’analyse est le suivant : comment font-ils au quotidien pour faire ce qu’ils font ?

Pourquoi avoir consacré une partie de vos recherches au travail enseignant dans le premier degré ?

“ Il y a très peu de recherches sur ce sujet. ”

Il y a très peu de recherches sur ce sujet. On est toujours en train de réformer le travail enseignant, de l’évaluer, de le juger, que ce soit par les enseignants eux-mêmes, les collègues, l’institution ou les chercheurs, mais au final, on connaît très mal le premier degré. Il y a toute une action à mener pour faire connaître le métier d’enseignant dans le premier degré et essayer de le comprendre. Les professionnels eux-mêmes ne se rendent pas compte de ce qu’est leur travail. Or, il comporte beaucoup de dimensions. Par exemple, on oublie souvent qu’en primaire il est physique : transporter des piles de livres ou se mettre accroupi. Il y a beaucoup de déplacements et de gestes corporels (parler à un enfant, en regarder un autre, etc.). Il est important de mieux connaître ce travail parce qu’il demande également un effort psychique intense, un contrôle de soi-même en permanence. Je cherche donc à le faire connaître, mais également à le faire reconnaître par les professionnels et les politiques.

Quelles évolutions avez-vous pu relever dans la pratique du métier de professeur des écoles ?

“ J’ai pu constater un accroissement de la charge bureaucratique et une intensification des relations avec les parents. ”

J’ai pu constater un accroissement de la charge bureaucratique et une intensification des relations avec les parents. Il émane des parents une demande plus forte qu’auparavant vis-à-vis de l’école parce qu’eux-mêmes ont été scolarisés. Ils sont plus présents et demandent plus de comptes. Cela n’est pas comptabilisé dans les heures de travail des enseignants. Or, ils sont nombreux à effectuer des entretiens individuels avec les parents.

J’ai également remarqué la difficulté pour les enseignants de gérer, dans un collectif d’enfants, ceux en situation de handicap ou qui présentent des comportements éloignés de l’école. Or, au moins deux enfants par classe sont en situation de difficulté. Les enseignants du premier degré sont bien évidemment favorables à leur intégration, mais cela déstructure totalement leur activité au quotidien. De ce fait, ils sont de plus en plus amenés à travailler avec d’autres personnels. Par exemple, ils vont travailler avec les AESH pour accompagner les enfants en situation de handicap, et parfois cela complique le travail. Les enseignants et les AESH ne bénéficient d’aucun temps pour travailler ensemble en dehors des moments où ils sont en classe.

L’organisation et la reconnaissance du travail des professeurs des écoles du premier degré vous semblent-elles optimales ?

La situation actuelle est une situation de pilotage par le changement permanent, et cela reste compliqué pour les enseignants qui ont l’impression d’être discrédités constamment. ”

Les conditions ne sont pas optimales et les réformes en cours ne correspondent pas à la réalité du métier. La situation actuelle est une situation de pilotage par le changement permanent, et cela reste compliqué pour les enseignants qui ont l’impression d’être discrédités constamment. La plupart du temps, les enseignants se sentent reconnus par les parents. Mais les relations avec certains peuvent être plus compliquées, notamment lorsque le parent souhaite que l’enseignant prenne soin de son enfant individuellement. Or, c’est impossible dans une classe. Il faut préciser que le métier d’enseignant n’est pas uniforme selon le lieu où l’on travaille, que ce soit en centre-ville, en campagne isolée, en périphérie, etc. L’effet du territoire est extrêmement important parce que les relations avec les parents ne sont pas les mêmes selon les lieux et la reconnaissance non plus.

Que préconiseriez-vous pour améliorer les conditions de travail de ces personnels et l’attractivité de leur métier ?

“ L’institution devrait davantage protéger ses fonctionnaires et ses enseignants, les respecter. ”

Je pense qu’il faudrait tenir compte de ces éléments de contexte et que l’institution devrait davantage protéger ses fonctionnaires et ses enseignants, les respecter. Il y a une suspicion de l’institution vis-à-vis du travail des enseignants. Les enseignants qui ont un problème dans leur relation de travail ou avec des parents ne sont jamais soutenus psychologiquement par leurs inspecteurs. Ils ne ressentent donc pas de reconnaissance ni de soutien de la part de l’institution et ils ont très peur des inspections.

Vous avez été amenée à observer le fonctionnement du binôme formé par l’enseignant et l’ATSEM. Quelle est votre analyse ?

Je pense qu’il faudrait mettre en place des formations entre enseignants et ATSEM. Il faut développer des collectifs enseignants-ATSEM et construire des règles communes pour travailler ensemble. ”

Aujourd’hui, la relation entre l’enseignant et l’ATSEM est moins fluide. Parfois, cette relation peut conduire à des conflits qui ont tendance à se judiciariser. Le métier d’ATSEM a été revalorisé d’une certaine manière puisqu’un certain niveau de diplôme est exigé, il y a une professionnalisation du métier. Les enseignants n’ont pas forcément vu cette évolution. De plus, il s’établit un rapport hiérarchique implicite entre l’enseignant et l’ATSEM alors que l’enseignant n’est pas son supérieur puisqu’ils se situent tous deux dans des corps professionnels différents. Les ATSEM découvrent en général au cours de la journée ce qu’ils devront faire et découvrent les consignes en même temps que les enfants. L’enseignant délègue des tâches sans qu’il y ait un temps consacré pour en parler.

Il y a alors une suspicion des deux côtés que l’autre n’effectue pas correctement son travail parce que les deux acteurs ne se connaissent pas suffisamment l’un et l’autre. Des chartes existent. Je pense qu’il faudrait mettre en place des formations entre enseignants et ATSEM. Il faut développer des collectifs enseignants-ATSEM et construire des règles communes pour travailler ensemble.

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