Un sentiment de dégradation réel

La vidéo d’une enseignante menacée par un élève au moyen d’une arme (factice) dans un lycée de Créteil avait, en 2018, suscité beaucoup de réactions, bien au-delà du seul monde de l’éducation. S’en étaient suivis de nombreux témoignages de personnels qui, via le hashtag #PasDeVagues, partageaient leur propre expérience concernant non seulement les violences scolaires en elles-mêmes mais aussi le sentiment d’un manque de prise en compte de cette réalité par leur hiérarchie. Les réseaux sociaux étaient ainsi la caisse de résonance à la fois des faits de violence et du mal-être d’une partie des enseignants.

Le contexte n’a pas fondamentalement changé depuis, et nombreux sont les enseignants qui disent même ressentir une recrudescence de la violence dans leur établissement. Il faut toutefois mettre en regard ce sentiment, réel et légitime, et les statistiques concernant les violences en milieu scolaire : plutôt qu’une franche hausse des agressions à l’égard des enseignants, il s’y dessine surtout un paysage fait d’une multitude de violences continues et protéiformes.

Ainsi, le baromètre de L’ASL du climat dans les établissements scolaires, portant sur l’année 2019, indiquait bien une hausse continue des besoins de conseil sur les trois dernières années, reflet d’un climat de plus en plus tendu au quotidien dans les établissements. Concernant les demandes de protection juridique ces dernières années, bien que les agressions physiques soient rares, elles n’en restent pas moins traumatisantes, comme les situations où les personnels subissent insultes, menaces et propos diffamatoires (deux tiers des dossiers), phénomène qui a d’ailleurs perduré malgré la crise sanitaire comme le décrit le baromètre 2020.

Une violence sociétale qui se retrouve à l’école

Si le climat et les conditions d’exercice du métier d’enseignant se dégradent, c’est aussi lié plus largement à des facteurs sociétaux. La crise sanitaire a notamment joué un rôle d’amplificateur des inégalités sociales et d’un climat de plus en plus anxiogène.

Dans ce climat social détérioré, toujours plus propice aux difficultés pour les élèves et aux tensions avec les familles, les enseignants se retrouvent de plus en plus souvent face à des situations tendues. Ceux du 1er degré sont particulièrement exposés aux conflits (61 % des dossiers de L’ASL en 2019 et 59 % en 2020), face à des parents de plus en plus procéduriers, et avec le sentiment de n’être pas toujours soutenus par leur hiérarchie.

Depuis 2019, un plan de lutte qui renforce les dispositifs existants

Pour répondre à cette situation, le ministère a présenté à la rentrée 2019 un plan de lutte contre les violences scolaires. Il a d’abord écarté l’idée controversée d’une présence policière systématique au sein des établissements. Souvent mal vécues par les enseignants eux-mêmes, les expérimentations en la matière pouvaient donner l’impression d’une double violence à l’égard des élèves : celle d’une école qui ne leur donne pas les moyens de réussir, et celle d’une institution policière extérieure au lycée.

De façon plus consensuelle, le plan prévoyait, dans ses principales mesures, d’accroître la collaboration Justice, Éducation nationale et ministère de l’Intérieur, d’instaurer des référents « violence » dans chaque département, de mieux accompagner les professeurs victimes de violences, ainsi que la possibilité d’inscrire des élèves « grands perturbateurs » et « polyexclus » dans des « classes relais » sans l’accord de leur famille.

En outre, la circulaire publiée en 2019 venait rappeler que les personnels d’éducation bénéficient d’un statut juridique particulier de « personne chargée d’une mission de service public », aggravant le cas échéant la qualification pénale des faits de violence commis à leur encontre. Le texte précise en effet que toute incivilité, atteinte ou autre fait grave commis à l’encontre d’un personnel de l’éducation nationale doit systématiquement faire l’objet d’une réponse de la part de l’institution.

A cet effet, le ministère a d’ailleurs rédigé une série de guides d’accompagnement1 destinée à mieux informer les personnels des moyens mis à leur disposition en cas d’agression ou de mise en cause abusive à leur encontre et à les accompagner dans leurs démarches.

Face à des manques structurels, un réseau associatif mobilisé

S’il est trop tôt pour tirer un bilan des nouveaux dispositifs proposés, surtout après deux années scolaires très atypiques, nous pouvons néanmoins déjà identifier quelques-unes des problématiques auxquelles le plan ne répond pas. Ainsi des problèmes structurels, comme le manque de « classes relais » au regard des besoins. Pour Benjamin Moignard, sociologue à l’université Paris-Est et spécialiste des violences scolaires, les mettre en avant relève « plutôt de l’affichage », dans un contexte où « il y a eu quatorze plans violence depuis le milieu des années 90 »2.

De la même manière, la question pourtant fondamentale de la stabilisation des effectifs dans les établissements les plus difficiles, où le « turnover » est souvent plus important qu’ailleurs, n’est pas traitée. Benjamin Marol, enseignant en lycée REP+, résume ainsi la situation : « les établissements comme le mien comptent aujourd’hui plus de 15 % de contractuels, soit le double d’il y a dix ans, sans formation préalable suffisante et dont le renouvellement de contrat dépend de leur capacité à faire face à l’adversité lorsqu’elle se présente. Or, pour être un bon professeur, il faut de l’assurance, à tous les niveaux et surtout pas d’instabilité car les élèves sentent tout, tout de suite. »3

Dans ce contexte où les réponses restent insuffisantes, le réseau associatif est naturellement mobilisé pour venir en aide aux personnels d’éducation. Qu’ils soient victimes de violences ou simplement en recherche d’information, le rôle d’un acteur comme L’ASL est à la fois d’agir en prévention et d’être à leur écoute. Pour les cas les plus graves, L’Autonome est là pour aiguiller les enseignants vers l’avocat-conseil de la délégation : c’est lui qui pourra les épauler en cas de procédure judiciaire.


1- Etude MILITENS, FSU, Ceraps, DEPP, août 2018
2- A consulter :

3- Face aux violences scolaires, un « plan sécurité » réduit au minimum, Le Monde, 2019
4- Violence scolaire : « Les mesures envisagées sont inadéquates et même contre-productives », Le Monde, 2018