Pourquoi et comment vous êtes-vous intéressée à cette notion de coéducation ?

J’ai travaillé sur cette question car j’ai très vite ressenti un certain malaise entre mon parcours de parent d’élève et celui d’enseignante. J’étais, en effet, moi-même souvent en conflit avec les enseignants de mes enfants mais ce sentiment compliqué, je l’ai aussi ressenti en tant qu’enseignante, surtout au début de ma carrière. Petit à petit, je me suis intéressée aux malentendus liés à cette relation afin de comprendre pourquoi j’étais, personnellement, en difficulté d’un rôle à l’autre.

J’avais l’intime conviction que cela ne tenait pas aux individus à proprement parler. Cette incompréhension mutuelle devait, dès lors, forcément tenir au système. C’est ainsi que j’ai découvert la notion de coéducation, me rendant compte qu’en tant que parent, c’était bien ce que je demandais mais ce n’était clairement pas ce que l’on me proposait. C’est à ce moment que j’ai décidé de travailler sur ce sujet, avec le projet de mettre en place de véritables dispositifs de coéducation. C’est ce parcours que je raconte dans mon ouvrage.

Après ces expériences, pensez-vous que la coéducation soit réellement possible à l’école ?

Oui, c’est possible ! En même temps, c’est aussi complexe. Il s’agit avant tout d’un système relationnel, et tout système relationnel est complexe et difficile. Mais tout cela est faisable, à condition que les professionnels mettent en place des moyens et dispositifs concrets. En effet, ce sont eux qui doivent donner les règles du jeu, et mettre les bons dispositifs en place pour que cela puisse fonctionner.

La coéducation part d’un constat, celui que les enfants, depuis la petite enfance jusqu’à l’entrée à l’âge adulte, ont affaire à plusieurs adultes qui les éduquent et qui les instruisent. L’idée principale pour définir la coéducation, c’est cette forme de mutualisation entre les différentes personnes qui sont en lien avec l’enfant. Cette mutualisation n’a pas toujours été voulue et considérée comme « positive ». Ce n’est plus le cas aujourd’hui car notre société considère qu’elle va aider l’enfant à être mieux accompagné. Elle est même, depuis la loi sur la refondation de l’école de 2013, inscrite dans les textes où il est clairement dit qu’elle est le modèle souhaité.

Pourtant, cette mutualisation n’est ni une confusion des rôles, tous les acteurs impliqués ne faisant pas la même chose vis-à-vis des enfants, ni un cloisonnement. Il s’agit d’une responsabilité éducative partagée où chacun garde sa « liberté » : les parents, leur liberté éducative, et les enseignants, leur liberté pédagogique. Cependant, il y a désormais une « intersection » dans l’accompagnement de l’enfant, qu’il faut réfléchir et organiser pour qu’elle soit bénéfique.

Comment les enseignants peuvent-ils procéder s’ils veulent mettre cette logique en place ? Quels sont les prérequis ?

Ils doivent avant tout commencer par les prérequis, qui sont de deux ordres, des dispositifs concrets et des postures.

Concernant les dispositifs, il s’agit de réfléchir à la manière dont on peut construire la relation avec les parents de manière aussi professionnelle que ce que nous faisons avec les enfants. Les dispositifs à mettre en place sont liés à quatre objectifs, qui se déroulent dans un ordre précis : accueillir, informer, dialoguer et impliquer. En effet, on ne peut impliquer les parents que si, dans un premier temps, on les a accueillis dans l’école. De la même façon, on ne peut dialoguer avec eux que si on les a préalablement informés. Pour chacun de ces objectifs, il s’agit d’avoir un recul réflexif qui permette de concrétiser des dispositifs afin de créer un véritable échange et pas une simple transmission d’information, qui est souvent de dire aux parents ce qu’on attend d’eux. Dès lors, il faut se questionner sur comment « humainement » accueillir les parents, lors de la première rencontre ou au quotidien ; lorsqu’on les informe, il faut s’assurer qu’ils ont bien compris ce qui a été expliqué et être sûr que les messages que l’on souhaite faire passer sont réellement assimilés, etc. Il s’agit donc de conscientiser ces tâches en les pensant en dispositifs.

Les postures sont, elles, au nombre de trois : l’explicitation, car souvent les enseignants et l’institution pensent que le fonctionnement est toujours évident pour les parents, ce qui est loin d’être le cas ; la coopération, ce qui est différent du fait de donner des consignes ; et le plus important, « la parité d’estime ». En effet, cette estime mutuelle est indispensable pour construire de bonnes relations. Les enseignants doivent donner cette estime aux parents s’ils veulent en avoir en retour, ce qui implique d’avoir une posture de non-jugement, ce qui n’est pas si simple. Les enseignants ne sont pas là pour dire aux parents leur manière d’éduquer, comme ils ne souhaitent pas que leur soit dictée leur méthode pédagogique. Cette parité est très complexe à construire mais elle est l’élément moteur permettant de créer une véritable coéducation.

Quelles recommandations pourriez-vous faire pour une relation de qualité ?

Comme je le disais, il s’agit avant tout de réfléchir à l’accueil des parents. Il faut se poser les mêmes questions que celles que nous avons pour les actes pédagogiques avec les élèves : lors de la première réunion, comment vais-je installer le bureau ? Comment parler aux parents et que vais-je leur dire ? Comment vais-je les rassurer ? Quels sont mes objectifs pour cette rencontre ? Cela permettra de créer une relation de confiance plus rapidement et plus « facilement ».

Il est aussi nécessaire de se souvenir de l’asymétrie dans la relation avec les parents. Ce sont les enseignants qui sont les professionnels, qui mettent en place les cadres, qui détiennent les savoirs sur la manière dont l’institution fonctionne. On ne peut pas attendre du parent qu’il soit un égal. Certains parents ont peur de l’école, ont peur du jugement, il ne faut jamais l’oublier. C’est donc aux enseignants d’ouvrir la porte et d’expliquer l’école.

Qu’est-ce que les enseignants ont à gagner de cette relation coéducative ? Quelles sont les difficultés auxquelles ils peuvent se confronter ?

Avant tout et d’après mon expérience, quand on prend le risque d’ouvrir la porte aux parents en montrant ce que l’on fait, on leur donne surtout les moyens de se rendre compte de la complexité du métier. Bien que l’on puisse avoir peur d’être jugé ou de l’intrusion, en général, on gagne énormément en reconnaissance.

Il y a bien sûr également l’intérêt supérieur de l’enfant, mais c’est bien plus enrichissant encore. En se mettant dans une posture d’ouverture que j’appelle la « posture coéducative », qui permet de mieux connaître les parents, leur logique d’éducation et ce qui se passe dans la famille, cela apporte un vrai plus en termes d’efficacité professionnelle. L’enfant sera, dès lors, mieux accompagné et une véritable collaboration pourra s’installer avec les parents. Cela n’est certes pas simple, avant tout pour la charge de travail que cela représente. Malgré tous les dispositifs mis en place, même en faisant « très bien », il y aura toujours des situations de friction, des difficultés ou des malentendus car cela reste des relations humaines, et la complexité est un fait constitutif de toute relation !

Les difficultés proviennent le plus souvent de malentendus autour de la définition de cette responsabilité éducative partagée, cette fameuse intersection dont j’ai déjà parlé. Pendant très longtemps, l’école a fonctionné sans intersection. Il y avait d’un côté l’instruction, et de l’autre, l’éducation. La relation parents-enseignants se limitait à un simple échange d’informations : pour l’école, quel matériel était nécessaire par exemple, et pour les parents, le signalement d’une absence. Bien que ce modèle ne soit plus d’actualité puisque, de fait, la coéducation est devenue une compétence intégrée au référentiel des enseignants, certains parents et enseignants continuent pourtant de s’y référer.

Quelles sont les limites à cette communication parents-enseignants, et quant au rôle de chacun ?
Les formations initiale et continue permettent-elles de mieux appréhender la coéducation ?

La coéducation est un partage, un échange mais le modèle français n’intègre pas les parents dans la création du projet pédagogique. Il s’agit pourtant d’un risque auquel peuvent se confronter les enseignants qui pratiquent la coéducation. En effet, certains parents veulent aller plus loin, et cela peut générer des tensions. Parfois, c’est parce qu’on n’a pas assez explicité les règles et que, dès le départ, on n’a pas dit assez clairement où cette coéducation s’arrêtait. Aussi, il faut être en veille constante pour éviter ces écueils et surtout ne pas hésiter à rectifier si nécessaire.

Par ailleurs, on constate que ces risques sont aussi liés au niveau de préparation des enseignants. Avoir les bonnes postures nécessite de la formation et notamment une formation initiale précise. Cela se développe de plus en plus mais ce n’est pas assez encore. Cette formation est tellement courte et dense que la part qui concerne la relation avec les parents est bien trop réduite. Il me semble également nécessaire de développer plus fortement la formation continue. L’idéal serait la mise en place de groupes d’analyse de pratiques autour des situations complexes avec les parents. Cette analyse des pratiques, selon une réalité concrète, serait extrêmement bénéfique puisqu’elle permettrait de prendre plus de recul sur les raisons des conflits.

Les enseignants peuvent également consulter différentes ressources en ligne, notamment sur le site de l’Institut français de l’éducation, où on trouve des apports de chercheurs ainsi que des exemples de dispositifs concrets. Ils peuvent ainsi retrouver des tutos, des explications et descriptions de dispositifs, des exemples de grilles d’entretien individuel avec les parents…

Depuis la crise sanitaire et la mise en place de l’école à distance, avez-vous identifié des difficultés nouvelles ? Différentes de celles que vous évoquiez précédemment ? Ou des apports nouveaux ?

Avec la crise, ce système coéducatif a été à la fois mis en avant et bousculé. La mise en place précipitée de l’école à distance a donc généré des aspects positifs et négatifs, souvent selon le niveau de coéducation qui était déjà mis en place auparavant.

En effet, il y a eu un transfert aux familles de tâches qui ne sont, normalement, pas les leurs. La continuité pédagogique a ainsi grandement reposé sur les parents, sans que ces derniers n’aient été, pour autant, consultés sur les méthodes employées, ce qui est normal d’ailleurs. Si l’on réinterroge les trois postures de la coéducation réussie, on voit bien qu’elles n’ont pu être mises en œuvre car les enseignants ont été eux-mêmes largement pris au dépourvu. Ils ont dû le plus souvent possible expliciter, sans quoi les parents n’auraient pas pu transmettre, mais ils n’ont pas pu coopérer car ce n’était pas le lieu. Concernant la parité d’estime, cela a été d’autant plus compliqué.

Pour les enseignants ayant déjà mis en place de la coéducation avec les parents, les choses ont été sans doute plus faciles. Ils ont pu mieux s’adapter puisqu’ils connaissaient déjà très bien les familles. Pour les autres, cette période a été bien plus difficile car ils sont allés à la découverte des univers familiaux. Selon certains enseignants interrogés, il y a eu une véritable découverte et un enrichissement dans cette nouvelle relation individuelle avec les parents. Côté parents, il y a aussi eu une véritable découverte du rôle de l’enseignant. Ils se sont rendu compte à quel point son travail était précieux et important pour leurs enfants. Ils ont également découvert ce qu’était l’apprentissage scolaire. Cette découverte mutuelle sera, je l’espère, très bénéfique pour la suite puisque la base de la coéducation est, avant tout, la confiance mutuelle.

Il y a aussi eu des difficultés qui sont ressorties, notamment sur les lignes à ne pas franchir. Certains enseignants se questionnaient sur les limites à mettre : jusqu’où devaient-ils déléguer aux parents ? Jusqu’où imposer les méthodes aux parents ayant signifié leur désaccord ? Ou encore, comment fixer la limite à l’intrusion pour assurer le suivi des élèves décrocheurs ?

Une confusion des rôles est également née de cette période. On est « rentrés les uns chez les autres », les enseignants ayant montré leur façon de travailler, et les parents leur façon de vivre. Il est donc extrêmement important de remettre de la distance tout en faisant fructifier les effets positifs de ce rapprochement. C’est finalement, en grande partie, l’enjeu de la reprise. Je pense que pour ce faire, il est important de valoriser ce qui a été fait durant la période de confinement avec les parents, pour les remercier et leur signifier aussi que l’on reconnaît que les enfants ont appris avec eux. Prendre le temps de rencontrer chaque parent lorsque cela est possible, afin que les parents puissent transmettre des informations qu’ils ont de cette période de confinement sur l’enfant.

Est-ce que le lien parents/enseignants s’est modifié ?

C’est l’avenir qui nous le dira ! Deux voies sont possibles, l’amnésie ou la possibilité de faire fructifier la coéducation en se basant sur les apports positifs de cette période. Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour le dire car nous n’avons pas encore assez de recul. C’est ce qu’il faudra analyser en profondeur dans les mois à venir. Un certain nombre de recherches sont en cours, qui donneront lieu à des séminaires et des formations, en lien avec les équipes pédagogiques, afin de savoir ce que cette période leur a apporté dans la relation avec la famille, ce qui a changé pour chacun et ce qu’il est possible de mettre en place, par la suite, comme un accueil et des informations efficaces auprès des parents.

Il me semble aussi important de faire ce travail d’analyse auprès des parents. Les fédérations de parents d’élève mènent des travaux en ce sens pour recueillir leurs retours. Ce sont des instances sur lesquelles nous pourrions d’ailleurs nous appuyer plus fortement pour améliorer le relationnel avec les parents.