Témoignage d'une jeune enseignante sur sa première rentrée

Enseignante titulaire depuis la rentrée 2025, Chloé F., 25 ans, revient sur ses débuts de professeure des écoles. Après une année de stage en grande section de maternelle en 2024-2025, elle a ensuite été confrontée à des situations particulièrement complexes, notamment en ULIS et lors de remplacements. Elle partage une expérience marquée par le manque de préparation, l’isolement et la nécessité d’improviser face à des situations parfois critiques.

Quand vous avez pris votre première classe, à quoi ne vous attendiez-vous pas du tout ?

On attend de nous un niveau très élevé dès le début, comme si on avait déjà plusieurs années d’expérience.

Je ne m’attendais pas du tout à un tel écart entre la formation et la réalité du terrain. Dès mon premier jour en classe, j’ai eu l’impression que je n’y arriverais jamais. On nous apprend beaucoup de théorie, mais concrètement, on ne sait pas comment gérer une classe au quotidien.

J’avais une classe de grande section de maternelle avec 24 élèves, et même si j’étais accompagnée d’une ATSEM avec qui ça se passait très bien – on communiquait beaucoup, j’anticipais son rôle, on travaillait vraiment en équipe – la charge de travail restait énorme.

Pendant notre formation, on nous prépare très peu à la maternelle. J’ai dû relire tous les programmes, comprendre les attendus, construire mes séances… tout ça en même temps que je découvrais le métier. Et surtout, je passais énormément de temps à préparer mes cours : environ 5 à 6 heures par jour en plus de ma journée en classe. On attend de nous un niveau très élevé dès le début, comme si on avait déjà plusieurs années d’expérience.

À cela s’ajoutait le stress des visites régulières pendant l’année de stage. On est observé en classe, puis on a des entretiens qui peuvent durer plusieurs heures. On doit préparer énormément de documents, justifier chacune de nos pratiques… et on sait que notre titularisation en dépend. C’est une pression constante, qui s’ajoute à la fatigue.

Et puis, il y a tout l’administratif, dont on ne nous parle jamais : les documents à remplir, la communication avec les parents, les démarches… C’est quelque chose à quoi je n’étais pas du tout préparée.

Avez-vous été confrontée à des situations complexes dès le début de votre carrière ?

“ J’ai dû me former seule, en lisant, en regardant sur internet des vidéos sur ce qui se faisait dans les autres classes d'ULIS, en cherchant des ressources. ”

Oui, très rapidement. Dès mon année en tant qu’enseignante stagiaire, j’ai eu dans ma classe un enfant avec un handicap très lourd. Il avait les capacités cognitives d’un enfant d’un an et demi. J’ai dû adapter complètement mon enseignement pour lui, travailler sur des choses très simples, parfois d’un niveau petite section, alors que les autres élèves étaient déjà sur des apprentissages plus avancés, comme les mathématiques ou l’écriture. Heureusement, j’avais l’aide d’une AESH une partie de la journée, mais cela demandait quand même une adaptation permanente.

Ensuite, une fois titularisée, j’ai été affectée en ULIS. Je me suis retrouvée avec 14 élèves, du CP au CM2, avec des handicaps très lourds et très différents, sans formation spécifique. Je ne savais même pas que je pouvais être affectée en ULIS en début de carrière d’enseignante sans avoir passé un concours dédié.

J’ai eu une demi-journée pour m’expliquer le fonctionnement, mais rien sur la gestion concrète des élèves. Et comme j’étais la seule classe ULIS de l’école, mes collègues ne pouvaient pas vraiment m’aider : ils n’avaient jamais travaillé dans ce dispositif. J’ai dû me former seule, en lisant, en regardant sur internet des vidéos sur ce qui se faisait dans les autres classes d’ULIS, en cherchant des ressources. Même l’AESH pouvait être mobilisée ailleurs dans l’école, ce qui fait que je me retrouvais parfois seule avec les élèves.

J’ai été confrontée à des situations de crise régulières. Je me souviens d’un moment très stressant : un élève faisait une crise et voulait taper les autres enfants, pendant qu’un autre, autiste non verbal, a pris peur et s’est enfui dans le couloir. À ce moment-là, je me suis demandé : « Est-ce que je dois laisser ma classe pour aller le chercher, ou rester pour protéger les autres ? » Je n’avais aucune réponse, aucune consigne. J’ai dû décider seule, dans l’urgence, sans savoir si c’était la bonne décision.

Avez-vous déjà été mise en difficulté dans vos relations avec les parents ?

“ Certains parents ne me considéraient pas vraiment comme l’enseignante. (...) Ils me voyaient davantage comme une animatrice, d’autant plus que je suis jeune. ”

Pas directement, mais certaines situations ont été très marquantes. En maternelle, les relations avec les parents se passaient plutôt bien. Les parents que je voyais étaient souvent impliqués et à l’écoute.

En ULIS, c’était différent. Comme les élèves sont aussi rattachés à une classe de référence, certains parents ne me considéraient pas vraiment comme l’enseignante. Pour eux, la « vraie maîtresse », c’était celle de la classe classique. Ils me voyaient davantage comme une animatrice, d’autant plus que je suis jeune, et ils ne s’adressaient pas forcément à moi. De manière générale, les parents qui demandent des rendez-vous sont à l’écoute. Mais ceux qui sont moins impliqués refusent parfois tout échange, ce qui complique la communication.

La situation la plus marquante que j’ai vécue concerne une école où j’intervenais en remplacement. Il y avait un groupe d’élèves très violents, qui se bagarraient régulièrement. Malgré de nombreux signalements, la situation ne s’améliorait pas. Un élève en particulier avait déjà été exclu pendant une semaine. Le jour de son retour, il s’est de nouveau battu et a envoyé un autre enfant à l’hôpital. Quand l’équipe a informé la mère, elle a refusé de reconnaître les faits et a agressé violemment l’enseignant de son fils à la sortie de l’école. Elle l’a insulté, puis elle est revenue avec plusieurs hommes armés pour le menacer. La police a dû intervenir. Quelques jours plus tard, un couteau a été retrouvé devant l’entrée de l’école. Mes collègues, choqués, se sont mis en arrêt maladie. Et moi, en tant que remplaçante, j’ai été obligée de venir travailler dans ce contexte très tendu. Il y avait parfois la police à la sortie, et on nous demandait de garder nos distances avec les parents. C’était une situation extrêmement anxiogène. Depuis, l’élève a changé d’école.

Vous êtes-vous sentie suffisamment protégée lors de vos débuts de professeure des écoles ? Avec le recul, votre formation initiale vous a-t-elle préparée à ces réalités ?

“ Dans toutes ces situations, je me suis sentie seule. On doit se débrouiller, chercher des solutions, prendre des décisions importantes sans cadre clair. On a peur de mal faire, et surtout des conséquences. ”

Non, pas du tout. Dans toutes ces situations, je me suis sentie seule. On doit se débrouiller, chercher des solutions, prendre des décisions importantes sans cadre clair. On a peur de mal faire, et surtout des conséquences.

Heureusement, en maternelle, j’ai pu m’appuyer sur des collègues très expérimentés, présents depuis longtemps dans l’école, parfois depuis plus de 20 ans, et qui avaient l’habitude d’accompagner les stagiaires. Sans eux, ça aurait été encore plus difficile.

Mais en ULIS, j’étais vraiment seule. Mes collègues n’étaient pas formés, donc ils ne pouvaient pas répondre à mes questions. On doit souvent aller chercher l’information soi-même. Par exemple, j’ai dû contenir physiquement des élèves en crise sans avoir jamais été formée à ça. J’ai appris en me renseignant seule. Il y a un vrai besoin de formation des enseignants sur le sujet de la gestion des enfants à besoins particuliers. Des collègues plus expérimentés m’ont parlé de formations, mais il semblerait que ce soit un peu « au petit bonheur la chance ». Elles peuvent convenir à vos besoins ou pas du tout. Elles ne sont pas rémunérées et sont dispensées sur le temps personnel, le mercredi après-midi ou le samedi. Cela peut être un vrai frein. On a déjà pas mal de choses à gérer, c’est vrai qu’on n’a pas forcément la motivation de se rajouter de la charge de travail.

Il y avait aussi un manque de moyens : certaines journées, je n’avais pas d’AESH, car on tourne en fonction des besoins des autres classes. Quand j’ai demandé une AESH, on m’a répondu que les affectations prendraient plusieurs mois. Je devais donc faire sans.

Même chose pour la gestion de conflits. Je me souviens d’une bagarre dans la cour entre deux élèves de CM2 qui faisaient quasiment ma taille. Je ne savais pas comment intervenir. Si je me mettais au milieu, je pouvais recevoir des coups. L’autre enseignante était trop loin pour intervenir rapidement. J’ai dû improviser pendant qu’elle me rejoignait en demandant à un autre élève costaud de m’aider. Le sujet des bagarres est récurrent chez les grands, et en deux ans de formation, il n’est pas du tout abordé. On nous demande d’apprendre nos obligations par cœur pour le concours, mais on ne nous explique pas concrètement comment réagir dans des situations réelles, ni quels sont nos droits. Je ne savais pas ce qu’était la protection fonctionnelle, ni comment ma responsabilité pouvait être engagée.

Même l’administratif a été une découverte. Je ne savais pas comment organiser une équipe éducative, où trouver et comment remplir un GEVA-Sco pour les élèves en difficulté, rédiger un fait d’établissement après une bagarre, ni même comment communiquer efficacement avec les parents. J’ai dû trouver seule des solutions là aussi. Par exemple, pour les parents des élèves de maternelle, je suis passée finalement par une application avec un QR code. Cela me semblait plus simple qu’un cahier de liaison.

Quel conseil donneriez-vous à une future enseignante ou un futur enseignant face aux difficultés ?

“ Il faut échanger avec les collègues, poser des questions (...) mais il faut aussi chercher des ressources et des appuis extérieurs. ”

Je lui dirais de ne surtout pas rester seul. Il faut échanger avec les collègues, poser des questions, même si ce n’est pas toujours évident. Moi, en maternelle, ça m’a beaucoup aidée.

Mais il faut aussi chercher des ressources et des appuis extérieurs. Parce que dans des situations comme celles que j’ai vécues – une crise, un élève qui fuit, une bagarre violente –, on a besoin de savoir quoi faire rapidement et de se sentir légitime dans ses décisions.

Aujourd’hui, je sais qu’il existe L’Autonome de Solidarité Laïque, mais je n’en avais pas entendu parler jusqu’à récemment. Avoir la possibilité de demander conseil à des personnes compétentes qui connaissent le terrain, notamment sur les aspects juridiques et les conduites à tenir, est vraiment précieux quand on débute. Autour de moi, les collègues enseignants stagiaires ou débutants sont tous très démunis. Il y a un vrai besoin d’accompagnement.

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Se former et être accompagné dès le début

L’expérience de Chloé met en lumière une réalité partagée par de nombreux enseignants débutants : un manque de préparation face aux situations de terrain, parfois à risque.

L’Autonome de Solidarité Laïque propose des formations dédiées à la prévention des risques au service de l’école et des personnels en mission d’éducation. Elles sont centrées sur les situations du quotidien : responsabilité civile et pénale, gestion de crise, autorité parentale, risques numériques, etc.

Ces formations, animées par des militants et des avocats-conseil, donnent des repères concrets pour sécuriser sa pratique et anticiper les difficultés.

En parallèle, L’ASL accompagne les enseignants dans leurs questionnements professionnels – accueil d’un élève en situation de handicap, droit à l’image, organisation des sorties scolaires, etc. – et les conseille en cas de difficultés rencontrées dans l’exercice du métier (agression, menaces, conflit avec les parents, etc.)

Un appui précieux pour exercer son métier plus sereinement, dès les premières années et tout au long de sa carrière.

Vous débutez dans le métier ? L'ASL est à vos côtés.

Les militants de L’ASL exercent le même métier que vous. Ils connaissent parfaitement la réalité du terrain. Si vous avez des questions ou besoin d’être conseillé·e et/ou accompagné·e face à une situation complexe, les équipes de votre délégation sont à votre écoute.

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